
Je n'ai pas grand chose à changer à la note que j'écrivais en novembre 2005. Car, en ce jour de congé du 11 novembre, mon esprit s'éloigne des cérémonies du Souvenir. Pour moi, le 11 novembre est le jour de Pedro Zamora. Curieux comme, des années plus tard, il reste mon héros, mon ange, toujours présent dans dans ma vie. J'en viens presqu'à penser que ce n'est pas nous qui nous souvenons des défunts, mais au contraire ce sont eux qui nous choisissent et se rappellent à notre souvenir. Et je ne sais pas pourquoi, plus d'une décennie plus tard (15 ans l'an prochain), Pedro est resté une "étoile" dans mon ciel.
C'est d'ailleurs vrai pour les "saints officiels", canonisés officiellement: pourquoi sommes-nous proches de certains saints et pas d'autres? Les avons-nous choisis ou bien, au contraire, nous ont-ils choisis? Mais j'aime à croire qu'il y a aussi des "saints privés", ceux qui sont donnés à chacun comme des témoins de la vie en Dieu, même si, durant leur vie, ils n'ont pas été particulièrement "croyants et pratiquants", comme c'est le cas de Pedro. Écoutez donc de nouveau (à quelques adaptations près) l'histoire de mon ange du 11 novembre.

Pedro Zamora ne méritait bien sûr pas de mourir à 22 ans, en ce 11 novembre 1994. Et à l'origine, il n'était qu'un de ces millions de Latino adorables et fascinants qu'on rencontre aux États-Unis. Un de ces Cubains qui vous séduisent par leur charme et leur vitalité.

Il aurait aussi pu être un de ces milliers de malades du sida pleurés par leurs amis mais restés globalement anonymes pour le "vaste monde". Pourtant la maladie a fait de lui une icône.
C'est d'abord le hasard: il est choisi par la fameuse chaîne de télévision MTV pour participer à la troisième série de "télé réalité" de la chaîne, The Real World. Un groupe de jeunes, variés et volontairement conflictuels, sont installés dans une maison de San Francisco. Jour après jour, on les voit inter-agir, s'aimer ou se haïr. C'est parfois très voyeur, comme émission, c'est parfois très émouvant.
Et voilà que toute la jeunesse américaine se met à découvrir (et à aimer, bien sûr) ce délicieux jeune homme, intelligent, droit, responsable, positif. Il a perdu sa mère d'un cancer de la peau à 13 ans et il partage comment il en a été marqué.
Et voilà qu'au fil des semaines, il révèle aux téléspectateurs qu'il est gay et que son grand amour (resté à la maison) lui manque.
Et puis il révèle qu'il est malade du sida, à une époque où ce mot entraînait encore la honte pour le malade et le dégoût dans le chef des ignorants. En fait, on n'exclut pas aujourd'hui que le stress de l'émission télé, et notamment les difficultés avec d'autres membres de l'équipe, ne soit une cause de l'accélération de la maladie pour Pedro.
Mais Pedro n'avait pas attendu la célébrité pour combattre le sida. Que ce soit à Miami, où il résidait, ou ailleurs, il faisait des conférences dans les écoles pour inciter les jeunes à prendre leurs responsabilités en matière de sexualité. Pedro avait en fait commencé des études de médecine. Apprenant sa maladie, il préfère devenir éducateur de jeunes pour conscientiser à la maladie.
De nos jours (aux dernières nouvelles), son boyfriend de l'époque, Sean Sasser (lui même séropositif), continue son combat contre le sida et la conscientisation des jeunes. Sean et Pedro s'étaient d'ailleurs rencontrés lors de la grande marche de Washington. Pour la petite histoire, un des grands moments du show sur MTV avait été la cérémonie durant laquelle ils avaient échangé publiquement des alliances. L'histoire de sa vie et ce qu'il devient est déjà tout un sujet d'émotion à lui tout seul.

Une année à peine après son apparition sur MTV, Pedro a réussi à se faire entendre jusqu'à la Maison-Blanche (il a été reçu plusieurs fois par les Clinton) et au Capitole, où les députés ont été alors sensibilisés à la question du sida.
Début août 1994, j'ai eu l'occasion de l'entendre parler et, on peut s'en douter, j'en suis tombé amoureux. Qui ne le serait pas? Une voix, une présence, une émotion, une intensité dans le regard et dans les mots, une très grande simplicité. Mais aussi une absence totale de honte à être gay. Pour un Européen à peine débarqué, et encore largement dans le double placard homo et catho, ce jeune homme était une véritable lumière dans la nuit.
Quelques jours plus tard, vers le 15 août, la maladie prenait le pouvoir. Il s'évanouit à la sortie d'un plateau télé de la CBS. En octobre, il est hospitalisé d'urgence à Miami. Il ne sortira plus du coma.
Par une chance extraordinaire, ses frères et sa soeur avaient réussi à quitter Cuba quelques semaines auparavant (un cadeau des Clinton, paraît-il) et sont là pour l'entourer. Au tout petit matin, vers 5 heures, il s'éteint, quelques heures après la diffusion du dernier épisode de la série The Real World.
Après ses funérailles, une cérémonie nationale d'hommage est organisée. Elle a lieu à Hollywood, à quelques centaines de mètres de chez moi, dans l'église méthodiste (sur Franklin et Highland). La cérémonie est restransmise en direct à la télé. Les Clinton font lire un message. On annonce déjà que plusieurs écoles, une fondation, un centre de recherche, une bibliothèque, etc. vont porter son nom.
Une église connue pour son engagement contre le sida. Depuis 1992, un grand ruban rouge se trouve sur la façade de cette église. On peut le voir à des kilomètres dans Los Angeles. Pour la petite histoire, on voit cette église dans Back To The Future, Sister Act et That Thing You Do.

Pedro est un de mes héros, un modèle de vie. Aujourd'hui encore, à ma grande et continuelle surprise. C'est un ange gay dont je sais qu'il a traversé la mort et qu'il veille sur nous. L'un de ces nombreux petits frères que nous avons perdus à cause de cette terrible maladie.

Grâce à lui notamment, le monde n'a plus ignoré nos morts, jusque là traité comme les lépreux de l'antiquité. Et les États-Unis ont découvert que nous ne sommes pas des malades (ou futurs malades) et des pervers qui méritent de souffrir et de mourir dans la douleur et la honte. En quelque sorte, c'est lui qui a été vainqueur: la maladie ne lui a pas pris ce qu'il avait de meilleur, ni sa fierté, ni sa passion.
Asta la vista, hermanito. Vaya Con Dios.
Si vous avez le temps, voici quelques vidéos. Il est clair que, depuis 2005, la grande différence est l'arrivée de YouTube dans le monde du net. La première vidéo est celle du "mariage" de Pedro et Sean durant un des épisodes de Real World. Et d'autres sont des hommages rendus par des participants à l'émission The Real World.



3 Commentaires:
Je suis ému par ton témoignage. Je te souhaite aussi de trouver dans ta vie présente d'autres modèles aussi forts que ce Pedro...
Béni soit l'ange Pedro! Béni soit-il si c'est lui qui t'a fait reprendre ton blogue après ces mois de vacances ;-)
Longue nouvelle vie!
OLAG
Bonjour,
J'ai découvert Pedro lors d'une rediffusion du show sur mtv europe en 1995. Depuis, il est aussi mon modèle et chaque année, pour moi aussi, le 11 novembre est un jour marqué par son souvenir.
Cette année, 15 ans après sa mort, le 11 nov 1994, MTV lui rend a nouveau hommage en diffusant (1er avril) un téléfilm sur sa vie. On peut voir ce film sur le site de MTV. Par ailleurs, la résolution 308 du 31 mars 2009 déposée devant le congrès américain honore sa mémoire.
Je suis né 6 mois avant lui (en oct 1971), j'avais déjà fait mon coming out auprès de mes proches mais en 1995 son témoignage déjà posthume m'a aidé à accepter vraiment mon homosexualité et à la vivre.
Pedro est allé au bout de son combat et lui non plus n'est pas descendu de sa croix. Merci à l'auteur de ce blog de porter encore plus loin le "legacy" de Pedro.
Jean-Christophe, un autre bruxellois.
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