lundi 7 avril 2008

513. Philippe et l'eunuque éthiopien

Je suis tombé par hasard sur le site "Would Jesus Discriminate?". Il fait surtout la promotion d'un livre qui relit plus attentivement certains passages bibliques souvent utilisés pour justifier l'homophobie religieuse. Vous savez de quoi je parle: Sodome et Gomorrhe, les lois sur les "abominations", etc.

Mais il y a aussi quelques passages évangéliques où les auteurs voient la trace d'une homophilie de la part de Jésus lui-même et de certains disciples. Comme ci-dessous, dans le cas du diacre Philippe et de l'eunuque de la reine d'Éthiopie (au chapitre 8 des Actes des Apôtres).

Je vous le traduis sommairement. Je vous invite aussi à jeter un coup d'oeil aux notes de bas de page dans l'article original, et aux références qu'elles contiennent.

Quand l'Église primitive accueillait un gay

Durant l'Antiquité, les eunuques étaient largement associés avec l'homosexualité. Or, voici un eunuque qui est accueilli dans l'Église, sans aucun souci par rapport à son orientation sexuelle. Il a été reçu sur la même base que tout autre: sur sa foi en Jésus Christ.

Cette histoire défie la "mentalité du criquet" (the “grasshopper mentality”) une expression ("américaine) qui fait référence à une vieille blague concernant un criquet qui arrive dans un bar. (Au cas où vous n'y connaissez rien, il est bon de savoir que le "grasshopper" est aussi le nom d'un cocktail, d'où la pointe de la blague.)

La voici: Un criquet entre dans un bar et déclare: "Je voudrais boire quelque chose, s'il vous plaît." Le barman lui déclare: "Et qu'est-ce que je vous sers?" "Je ne sais pas. Que me suggérez-vous?", demande le criquet. "En fait, dit le barman, vous ne le savez peut-être pas, mais nous servons un cocktail qui porte votre nom!" Entendant cela, le criquet sourit largement et déclare: "Mais alors, servez-moi un Robert!"

Vous voyez, le barman est incapable de voir au-delà du "type" auquel appartient le criquet. Il ignore le fait qu'il pourrait avoir un nom, une famille et toute une vie au-delà sa "criquettitude". C'est en fait ainsi que beaucoup de Chrétiens voient les gay, les lesbiennes et les bisexuels. Dès qu'ils apprennent que quelqu'un est gay, c'est comme si cette personne avait sur le front un énorme néon qui clignote "Gay! Gay! Gay!". Mais Dieu voit les gens différemment, au-delà des labels, et il voit au coeur de chacun. Comme le dit l'Apôtre Pierre: 'Dieu ne fait pas acception de personnes' (Actes 10,34). La grâce de Dieu est disponible pour les gay, autant que pour n'importe quelle autre personne humaine. C'est exactement ce que raconte l'histoire de Philippe et de l'eunuque éthiopien.

L'auteur des Actes voulait écrire une histoire précise des actions des Apôtres, durant les années qui suivirent la résurrection de Jésus et sa montée au ciel. Au chapitre 8, on voit Philippe qui mène une grande campagne d'évangélisation en Samarie. Le récit raconte comment, en plus de "l'annonce du Messie" (8,4), Philippe guérissait les malades et chassait les démons. Ses efforts portaient du fruit, et beaucoup venaient à la foi, au point qu'il y avait "une grande joie dans la ville" (8,8). Pourtant, au milieu de toute cette grande oeuvre, l'Esprit Saint demande à Philippe "Lève-toi et va sur la route qui descend de Jérusalem vers Gaza" (8,26). Une route qui traverse une zone déserte.

Un étrange commandement: Abandonner une oeuvre qui marche, chez les Samaritains, pour se rendre dans un lieu désert. Mais Philippe fait ce que Dieu demande. Et le récit devient plus étrange encore, puisqu'en plein désert, Philippe trouve un Éthiopien voyageant seul, en provenance de Jérusalem. L'auteur nous explique que l'homme était assis dans son chariot, lisant le prophète Isaïe. S'étant rendu à Jérusalem pour adorer, le voilà sur la route du retour.

Or, cet homme inconnu rend ce récit particulièrement important pour les gay, les lesbiennes et les bisexuels chrétiens. Regardons plus attentivement l'idendité de cet eunuque éthiopien. À l'époque des Actes, le mot "éthiopien" était utilisé pour les habitants de la Nubie, au sud de l'Égypte. Donc, cela nous apprend qu'il s'agissait d'un Africain noir. Mais une inconnue reste: "qu'est-ce qu'un eunuque?"

Le mot grec utilisé dans les Actes, eunouchos, qui signifie originellement "gardien de la couche" (ou du lit). Une référence à ceux qui se tenaient près de la couche royale ou du "divan" où se tenait l'autorité (un intime, donc). L'un de leur rôle était de servir les épouses et de les garder. Mais à cause de leur proximité du "divan", ils obtenaient aussi des postes de hauts fonctionnaires. Ainsi, dans notre récit, l'eunuque éthiopien est le Trésorier de la Reine d'Éthiopie (8,27).

Ce n'est pas à la portée de tous de devenir eunuque. Étant donné la garde qu'ils forment autour des femmes du souverain ou du maître, il fallait que ces hommes soient au-dessus de tout soupçon, que l'on soit sûr qu'ils ne touchaient pas ces femmes, car cela aurait jeté le doute sur les lignes de succession au trône et sur les droits d'héritage. Il ne faut pas être un génie pour deviner que l'homme idéal pour ce genre de poste devait être celui qui avait montré un désintérêt total par rapport aux femmes. Et bien que l'Antiquité ne connaisse pas les mots "homosexuel" et "hétérosexuel" que nous utilisons aujourd'hui, on classait les hommes plus ou moins de la même manière. Il y avait des hommes réputés pour n'être pas du tout interressés par les femmes en termes de relations sexuelles. Des hommes qui faisaient de parfaits eunuques.

Bien sûr, il n'était pas toujours possible de trouver un homme pareil. Et dans certains cas, le maître devait se contenter d'hommes castrés, c'est-à-dire dont les testicules étaient amputés et qui étaient dans l'incapacité de procréer. Mais il est historiquement inexact d'imaginer les eunuques comme une foule d'hétéro castrés. La littérature de l'Antiquité reconnaît plusieurs types d'eunuques: ceux qui ont été castrés (des eunuques "faits de main d'homme") et les eunuques "naturels" ou "innés". Cette dernière catégorie comprenait les hommes qui, depuis l'enfance, s'étaient montrés incapable d'approcher les femmes sexuellement.

Par exemple, dans le Talmud de Babylone, qui remonte à quelques siècles après le Christ mais qui est basé sur une tradition orale bien antérieure, Rabbi Eliezer mentionne des "eunuques de nature", en contraste avec des "eunuques de main d'homme". Il affirme que les eunuques "naturels" peuvent être "soignés", ce qui n'aurait aucun sens s'il s'agissait de personnes qui auraient perdu leurs organes génitaux.

Toujours dans le Talmud, d'autres rabbins discutent pour savoir comment identifier un eunuque de naissance ou "naturel". Ils en arrivent à dire que les signes qui permettent de reconnaître les eunuques de naissance sont l'absence de poils pubiens, le fait que ces hommes ne pissent pas en formant un arc, qu'ils n'ont pas de barbe, qu'ils ont des cheveux très doux, une peau douce, une voix haut perchée, et un corps qui ne "fume" pas lorsqu'ils se baignent en hiver. En gros, on le voit bien, c'est le stéréotype du gay en tant que "tapiole" ou d'effémminé qui "doit" être soigné parce qu'il y a un truc qui ne va pas chez eux.

Et qu'est-ce qui ne va pas chez eux? Il est clair que la littérature ancienne pensait que les eunuques étaient une classe d'hommes attirés sexuellement par d'autres hommes, plutôt que par les femmes. Par exemple, dans un ancien mythe sumérien sur la création des eunuques, il est dit qu'ils n'arrivaient pas à satisfaire le "ventre des femmes". Ils ont été créés, dit cette histoire, précisément pour résister à la séduction des femmes. Le livre biblique du Siracide, qui est conservé parmi les livres canoniques dans l'Église Catholique, il est question de ces eunuques qui gémissent de dégoût quand une fille les embrasse (Sirac 30,20). L'auteur romain Juvénal (qui vivait plus ou moins aux temps de Jésus) écrivait: "quand on apprend qu'un eunuque se marie, c'est presqu'impossible de ne pas écrire une satire". Lucien, un satiriste grec qui a vécu au 2ème siècle, compare un eunuque avec une concubine à un sourd avec une flûte, à un chauve avec un peigne ou à un aveugle avec un miroir. Pour le dire avec des mots d'aujourd'hui, un eunuque a autant l'usage d'une femme qu'un poisson a l'usage d'une bicyclette.

Au contraire, les eunuques étaient associés aux relations sexuelles entre hommes. Par exemple, le Kama Sutra présente un chapitre entier sur la séduction exercée par les eunuques sur d'autres hommes. Quintus Curtius, un historien qui a écrit sur Alexandre le Grand, rapporte que le palais d'Alexandre était rempli de "troupeaux" d'eunuques, qui avaient l'habitudes de se prostituer "comme des femmes". Quintus Curtius mentionne aussi le fait qu'Alexandre est tombé profondément amoureux d'un eunuque nommé Bagoas et qu'ils ont vécus une relation d'amour mutuel.

Ces exemples tirés de la littérature antiques indiquent que, dans ces cultures, les eunuques étaient une catégorie "étrange". Ils étaient communément considérés comme sexuellement attirés par les hommes, pas les femmes. Cela ne signifie pas qu'ils étaient gay au sens actuel. Mais clairement, ils étaient associés dans l'opinion populaire au désir homosexuel. Se présenter soi-même comme un eunuque, à cette époque, c'était un peu comme, de nos jours, se présenter comme un "coiffeur à San Francisco": tout le monde "comprend".

Le récit en Actes 8 nous apprend que l'eunuque éthiopien était en train de lire Isaïe 53 (7-8). Un passage que les premiers chrétiens ont clairement reconnu comme une prophétie sur Jésus. Tout le chapitre parle des souffrances du "Oint de Dieu". Le verset 3 précise qu'il était "détesté et rejeté par tous". Le verset 7 dit qu'il était "opprimé et affligé". Cela semble un étrange passage biblique à lire dans son chariot quand on revient de Jérusalem, la ville sainte. Mais cela prend tout son sens si on se rend compte que l'eunuque vient probablement de vivre une expérience de refus et d'exclusion de la part des autorités religieuses de Jérusalem.

Ainsi, dans son livre Homoeroticism in the Biblical World, Martti Nissinen déclare que "tout eunuque qui aurait voulu rejoindre la communauté chrétienne devait choisir d'ignorer totalement la Torah, parce qu'elle interdit son comportement". De même, Robin Scroggs, dans son The New Testament and Homosexuality explique que Philon, un philosophe juif du 1er siècle, non seulement insiste sur l'interdit contre les eunuques, mais les assimile tout simplement à des prostitués mâles, comme on en trouvait chez les Romains.

Tout comme les gay, les lesbiennes et les bisexuels d'aujourd'hui, les eunuques étaient des exclus de la société juive. On lit en Deutéronme 23 que "nul homme dont les testicules ont été écrasés ou dont le pénis a été coupé n'aura part à l'Assemblée du Seigneur". Mais au 1er siècle, ce verset était compris comme s'appliquant à tous ceux qui n'arrivaient pas à procréer (soit par impuissance ou, selon des termes de notre époque, à cause de leur orientation sexuelle). Les maîtres juifs du 1er siècle interdit de convertir une telle personne au judaïsme. Et ils ont certainement informé l'eunuque éthiopien à son arrivée à Jérusalem, qu'il n'était pas question pour lui d'entrer dans l'enceinte du Temple, même dans le Parvis des "Gentils". Selon Tom Horner, "l'eunuque était persona non grata tant socialement que religieusement".

Et donc, à Jérusalem, l'eunuque éthiopien a reçu l'assurance qu'il lui était impossible de devenir membre du Peuple de Dieu. Il a certainement été rejeté et méprisé, coupé de la grâce divine par les autorités religieuses.

Peut-être que l'un de ses amis lui a parlé d'Isaïe 56, qui promet aux eunuques qui gardent les commandement divins, qu'un jour ils recevront une maison, une stèle et un nom à l'intérieur des murs de la Cité de Dieu. Peut-être que, comme les gay, les lesbiennes et les bisexuels chrétiens d'aujourd'hui, il a montré aux autorités religieuses ces textes qui lui donnent de l'espérance. Mais à la place, il a probablement été rejeté sur base de Deutéronome 23: "un eunuque ne peut entrer dans l'Assemblée du Peuple de Dieu". Et donc, voilà l'eunuque qui repart avec son rouleau d'Isaïe et qui commence son voyage de retour, relisant ce texte à propos d'un autre "enfant de Dieu" méprisé, humilié et rejeté.

Et c'est à ce point de son parcours que surgit Philippe, guidé par l'Esprit Saint, et qui lui demande: "Comprends-tu ce que tu lis?" L'eunuque éthiopien, toujours à la recherche d'une figure religieuse d'autorité, lui répond: "comment pourrais-je y arriver si personne ne me guide?" (8,31) Et c'est ainsi que Philippe partit de ce texte pour en arriver à la Bonne Nouvelle de Jésus. (8,35) Lorsqu'ils arrivent près d'un point d'eau, l'eunuque demande: "Regarde, voilà de l'eau. Qu'est-ce qui empêche que je sois baptisé?" La réponse de Philippe remplirait de stupeur tous ceux qui ont encore des préjugés contre les croyants gay, lesbiennes et bisexuels.

Philippe répond: "Si tu crois de tout ton coeur, tu peux être baptisé."

Il ne dit pas: "et si on reparlait de Deutéronome 23?" Il ne dit pas non plus: "je sais que tu es un eunuque et que tu désires d'autres hommes; peux-tu me promettre que tu n'auras jamais de relation sexuelle avec un homme?" Au contraire, inspiré par l'Esprit, il dit simplement: "si tu crois de tout ton coeur". Il est bien sûr impossible de savoir si cet eunuque était gay. Mais clairement, nous savons qu'il était à l'époque associé avec l'homosexualité, mais surtout nous savons que ce fait n'avait rien à voir, pour Philippe, avec le fait de devenir chrétien.

Les implications de ce récit sont capitales pour les gay, les lesbiennes et les bisexuels. Cette histoire illustre que le plus important, c'est la manière dont on rencontre Jésus, un fait repris de manière répétée dans le Nouveau Testament, mais que les Chrétiens d'aujourd'hui refusent obstinément d'appliquer. L'Écriture n'est pas ce qui empêche d'accepter dans l'Église les frères et les soeurs homo- ou bisexuels. Ce sont les préjugés qui l'empêchent. Parce que s'il y avait eu la moindre base biblique pour empêcher le baptême de l'eunuque éthiopien à cause de sa possible homosexualité, nous pouvons être sûrs que Philippe l'aurait trouvée, lui qui était un homme qui suivait la voix de Dieu et que l'Esprit avait conduit au désert.

De plus, Actes 8 n'est pas le seul endroit où il est question d'euniques. Jésus lui même en a parlé, comme le rapporte Matthieu 19 (lire "Jésus déclare que certains sont nés gay").

4 commentaires:

Sebastien a dit…

Ca fait vraiment plaisir de te relire...
Je vais signaler cet article...

Georges a dit…

Génial ton article!!!

Je vais en parler sur mon blogue.

Il y a encore un site qui en parle abondamment: le "queer jihad".

Anonyme a dit…

Je suis tombé sur ton blog par hasard... en cherchant des infos sur les eunuques pour préparer une prédication (= homélie chez les protestants) pour mon culte de dimanche. Bravo pour les infos, pour l'éclairage. C'est tout bonnement excellent et me permettra d'ouvrir des pistes inattendues pour Is 56.

Merci!

Nicolas

Olivier a dit…

La lecture que tu fais de ce texte ne me satisfait pas complètement ... poser l'équivalence eunuque=gay, c'est lui faire dire plus qu'il ne dit. Luc insiste surtout sur les fonctions officielles de l'homme auprès de la reine d'Ethiopie, mais ne dit absolument rien de la catégorie d'eunuques à laquelle il appartient. Or, le terme d'eunuque s'était à cette époque éloigné de son sens originel, et pouvait désigner simplement l'homme de confiance d'un monarque. C'est aussi anachronique : parler de "gay" pour l'antiquité, c'est projeter une catégorie moderne sur une réalité qui lui est assez étrangère. Attention à ne pas privilégier l'instrumentalisation du texte par rapport à sa compréhension intime. D'autant que ce qu'il dit suffit : l'annonce de la parole ouverte aux Gentils, qui plus est eunuques et noirs, ça suffit comme démonstration de l'universalité du message, non?